Affirmer que la technique forme maintenant un système, qu’est-ce que cela implique concrètement? De quelle manière se constitue le système? Avant et afin répondre à ces questions, nous allons examiner de plus près ce qu’implique la notion de système. Ellul définit un système comme un ensemble d’éléments qui sont en interaction les uns avec les autres, de telle sorte que toutes modifications de l’ensemble ou d’une partie de l’ensemble se répercutent sur tous les éléments. C’est- à-dire que toutes modifications d’une partie du système affectent d’une manière plus un moins trouble, plus ou moins positive, toutes les autres parties du système. Comme nous l’avons vu au deuxième chapitre, la technique forme des réseaux de renvois. Or ces réseaux ne peuvent pas être considérés comme des systèmes dans la perspective d’Ellul. Ils sont plutôt de nature phénoménologique, même si parfois ils peuvent s’incarner de manière plus concrète. Si on prend par exemple un marteau et que l’on trace son réseau de renvois, on se rend vite compte que les éléments formant le réseau ne sont pas dépendants les uns des autres. En effet, si mon marteau est défectueux, cela n’aura aucun effet sur le clou que j’ai enfoncé dans le mur pour soutenir un cadre. Il continuera à retenir mon cadre, comme avant, et de manière aussi efficace. Le marteau ne forme pas un système avec le clou, le cadre et le mur, même s’ils ont ensemble un certain lien d’ordre existentiel, voire ontologique, alors que dans un système les liens sont plus concrets, plus forts. De plus, les éléments d’un système ont tendance à se combiner et à entrer en relation avec d’autres éléments du système plutôt que d’entrer en relation avec d’autres facteurs. Ainsi, un système a tendance à se clore sur lui-même et à former un tout. Dire que la technique forme maintenant un système, c’est exprimer l’idée que les grands ensembles techniques sont devenus co-dépendants. Par contre, pour Ellul, « le système technicien

n’est pas achevé : il n’est pas clos, il n’est pas un système évoluant par sa seule et unique logique interne : il comporte donc une grande marge d’aléa. »134 Cette ouverture confère au système technicien la possibilité d’une évolution constante, il est souple et dynamique, nous ne pouvons donc pas prévoir ce qu’il sera ni comment il va évoluer dans le futur. Il ouvre sans cesse de nouvelles possibilités techniques prêtes à être exploitées. Il évolue donc sans finalité. L’homme évoluant dans ce système reste donc devant l’inconnu, il ne peut prévoir les aboutissements d’un tel système en constante évolution. Puisque l’homme n’a pas choisi consciemment de vivre dans un tel système, il n'a aucunement la mainmise sur celui-ci; il est la résultante de travaux isolés et a priori sans lien et non le résultat d’une finalité bien comprise que les techniciens ou les hommes en général se seraient donné.

Plus concrètement, chez Ellul, le système technicien est composé de plusieurs sous-systèmes techniques, qui entrent en relation les uns avec les autres pour finalement former un tout englobant et déterminant. Parmi ces sous-systèmes, on peut nommer les systèmes de transport, le système ferroviaire, le militaire, la poste, les réseaux de distribution, le système financier, etc. De ce fait, pour lui le système technicien n’est pas une essence fantasmagorique, il n’est pas une idée, il n’est « […]

pas abstrait ni théorique, il est seulement la résultante de la relation entre ces multiples sous-systèmes

[…]. » 135 De manière plus fondamentale, cette entité technicienne est, selon Ellul, la résultante de deux dimensions qui s’entrecoupent et à travers lesquelles se concrétisent plusieurs aspects et caractéristiques de la technique moderne : le phénomène technique et la progression technique. Si « le phénomène technique est […] la préoccupation de l’immense majorité des hommes de notre

temps, de rechercher, en toute chose la méthode absolument la plus efficace »136 , la progression technique, quant à elle, est le fait que le changement s’explique par une relation d’interdépendance entre les techniques et que le tout progresse sans finalité. Comme le souligne Weyemberg, dans un article consacré à comparer la philosophie de Heidegger et celle d’Ellul, le dispositif et le système peuvent être mis en parallèle : « L’homme ne dispose en effet pas plus du dispositif qu’il ne commande

le système : la technique au stade planétaire n’est pas un instrument neutre […], elle réquisitionne et mobilise l’homme. »137 De même, « la volonté de volonté, dit Heidegger, rejette tout but, elle ne veut

qu’elle-même, comme le système. » 138 Comme le Gestell, ce système forme une unité et cette unité a accompli l’un des grands projets de la métaphysique: « [...] Il y a un désir bien plus fondamental chez

l’homme que celui de marcher sur la lune, et c’est le désir de l’unité — arriver à tous ramener à l’un – […] grand souci des philosophes : et une fois de plus, ce que l’homme avait ébauché intellectuellement c’est la technique qui l’accomplit. » 139 Dans cette perspective, pour Ellul aussi, la technique a accompli la métaphysique, car « l’unité cesse d’être une construction métaphysique, elle

est maintenant assurée, donnée, dans le système. » 140 De plus, l’ordre naturel sous ce système, comme sous le Gestell, est réduit à sa plus simple expression, c’est-à-dire réduit au rang de matière première : « L’homme vivait dans un milieu naturel et utilisait des instruments techniques pour vivre

mieux, s’en défendre et l’utiliser. Maintenant l’homme vit dans un milieu technicien et l’ancien monde naturel lui fournit seulement son espace et des matières premières. » 141 Plusieurs rapprochements peuvent donc être faits entre le système technicien chez Ellul et le Gestell heideggérien. Nous allons

135 Ibid., p. 271

136 ELLUL, Jacques, la technique ou l’enjeu du siècle p. 19

137 WEYEMBERGH, Maurice, J. Ellul et M. Heidegger, le prophète et le penseur, p. 90 138 Ibid., p. 90

139 ELLUL, Jacques, Le système technicien, p. 220 140Ibid., p. 220

maintenant nous attarder à une des caractéristiques du système qui brime la liberté humaine soit l’autonomie.

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