Quand on parle du syndrome de sevrage, il s’agit le plus souvent de celui du nouveau- né, qui après la naissance va se trouver en manque du produit habituellement consommé par sa mère. Mais il arrive aussi qu’une femme, dont la grossesse n’a pas été suivie le plus souvent, soit repérée parce qu’elle va elle-même faire un syndrome de manque à l’occasion d’une hospitalisation en cours de grossesse, pour un accouchement prématuré ou une autre pathologie, voire lors de l’accouchement lui- même.

Oh ben, il y a les femmes qui arrivent pour accoucher, bon là, et puis il y en a aussi qu’on découvre. Je me rappelle il y en a une comme çà qui a été hospitalisée pour une MAP [menace d’accouchement prématuré, ndr], qui avait eu une consultation auparavant et puis lors de son hospitalisation nous disant je me sens pas bien, je suis angoissée, je suis nerveuse, j’ai des crampes, j’ai des nausées et puis finalement en discutant avec elle, je dis bon ben jamais, et elle me disait si,

90 Ce cas est loin d’être rare. Dans notre étude précédente sur les femmes enceintes substituées, il est

nettement apparent que les médecins généralistes qui suivent des femmes toxicomanes ne procèdent que rarement à un examen clinique ou ne s’enquièrent pas de leur vie gynécologique (Lejeune, Simmat-Durand, 2003).

si, de temps en temps, je prends tel ou tel produit et elle commençait à démarrer en fait un syndrome de manque, çà peut arriver çà.

Cadre sage-femme, entretien n° 11.

Lorsque la mère consomme pendant la grossesse des produits comme l’héroïne, les produits de substitution ou les benzodiazépines, le nouveau-né est susceptible d’avoir des manifestations de manque peu après la naissance. Le repérage de ce syndrome de manque est un enjeu réel pour les services de maternité puis de néonatologie, afin de ne pas laisser sortir une maman dont le bébé risque de faire un syndrome quelques jours après. En effet, dans les cas les plus graves, le syndrome de manque provoque des convulsions chez le nouveau-né et non traité il peut entraîner le décès.

C’est la raison pour laquelle il ne peut être envisagé de procéder à un sevrage de la mère pendant la grossesse, du fait du risque du manque chez l’enfant que l’on ne pourrait soigner. Les demandes de sevrage sont récurrentes chez les femmes toxicomanes car elles craignent les effets de la drogue sur l’enfant. Actuellement, il est plutôt préconisé de leur proposer un traitement de substitution, dont certaines tentent de se sevrer.

Elles vont souvent culpabiliser, elles s’inquiètent, elles ont peur pour leur bébé. Souvent elles ignoraient qu’elles étaient enceintes au 1er trimestre, elles savent

que c’est le premier trimestre qui est le plus important au niveau de la morphologie de l’enfant, donc souvent il y a toujours sous-jacente cette culpabilité ou cette angoisse que l’enfant risque d’avoir écopé et puisse avoir des problèmes. Elles sont souvent aussi très inquiètes sur les effets que le traitement substitutif peut avoir sur l’enfant en disant lui aussi il va faire son syndrome de sevrage, qu’est-ce que çà lui fait le produit ? comment il va être quand il va naître ? Est-ce qu’on va le sevrer tout de suite comme çà ? lui il aura rien. On lui explique qu’il va quand même faire son sevrage dans le ventre de sa maman. Donc, souvent effectivement, elles sont très culpabilisées, et elles savent que si elles prennent pas le produit pour leur bébé, elles, elles vont craquer parce qu’elles seront pas bien et de toute façon, le bébé qu’elles prennent du produit ou qu’elles n’en prennent pas il sera pas bien, donc voilà, c’est un peu une impasse. Cadre sage-femme, UMB, entretien n° 22.

Cette inquiétude des mères quant aux conséquences de leur consommation sur leur futur bébé est réelle, comme l’ont montré des enquêtes sur ces femmes (Murphy Sheigla, 1999). Les femmes rencontrées l’ont bien mentionné, certaines ont réussi à arrêter de consommer pendant leur grossesse (Sandra, Brigitte) ; pour les autres, leur culpabilité extrême lors de périodes de forte consommation ont pu les amener à faire le choix d’une IVG, où à consommer encore plus.

Le syndrome de manque du nouveau-né se manifeste par un faisceau de réactions ou de manifestations qui, prises isolément, ne sont pas typiques. Ainsi, il peut s’agir d’éternuements, de trémulations, de troubles digestifs (diarrhées, vomissements, constipation…) ou cutanés ou d’excitation. C’est le cumul de ces indices, comptabilisés plusieurs fois par jour sur des échelles de score, celle de Finnegan ou celle de Lipstiz, qui permettent de déterminer le niveau du syndrome de sevrage. Les cas les plus bénins ne nécessitent aucun soin particulier ou des pratiques d’apaisement (portage, lumière tamisée, musique douce, matelas d’eau chaude…). Les cas les plus sévères nécessitent un traitement morphinique (cf. infra, première partie).

Pour les femmes toxicomanes, la sensation de manque est quelque chose de connu. Beaucoup sont extrêmement anxieuses que leur enfant puisse connaître cela, c’est pour certaines une véritable angoisse. Le sentiment de culpabilité est donc assez inévitable, pouvant paralyser la relation de départ.

Alors il [le bébé, ndr] peut être mis dans la chambre de manière progressive, alors la journée, alors au début certaines heures dans la journée, parce qu’au début, elle est, quand le syndrome de sevrage arrive, elle est tellement en souffrance qu’elle a beaucoup de mal à s’investir auprès de son bébé, elle peut être fuyante par rapport au bébé, pleurer, dépressive, ne pas vouloir s’en occuper.

Hum, parce qu’elle culpabilise ?

Elle culpabilise beaucoup, beaucoup, il y a vraiment une culpabilité. Elle arrive pratiquement toujours cette culpabilité de la maman, çà lui rappelle…

Des fois le syndrome de sevrage çà peut être pendant un mois, la maman, elle peut pendant quinze jours ne pas s’occuper de son bébé ! Et puis, tout à coup, un déclic, quand son bébé va mieux, quand on baisse la morphine, quand on arrête la morphine, la mère, elle est beaucoup plus détendue, beaucoup plus confiante aussi, çà lui, le lien mère-enfant commence à passer beaucoup mieux, on arrive à obtenir des choses…

Infirmière, unité de liaison, entretien n° 27.

De plus, pour ces femmes, le personnel médical a tendance à minimiser ce que va ressentir le bébé, ce qui leur paraît une véritable « trahison ». Dans les services qui ont mis en place un véritable accueil de ces femmes toxicomanes, généralement, le pédiatre rencontre la future mère en fin de grossesse pour lui expliquer en détail le syndrome de sevrage et ses traitements. Le transfert systématique en néonatologie du nouveau-né n’est plus pratiqué, la proximité de la mère et de l’enfant est au contraire recherchée, impliquant celle-ci dans les soins au nourrisson. Ainsi une jeune mère interviewée par Sandrine Aubisson (2002b, p.136) ne pouvait pas admettre que le médecin veuille attendre de voir si l’enfant allait manifester un manque pour le traiter : « Mais moi je leur ai dit, je leur ai dit, vous rigolez, vous allez attendre qu’il

soit en manque pour lui donner quelque chose pour le calmer ? Je dis vous savez qu’il était dans mon ventre, quelle dose je prenais, en plus je prenais 80 [mg de méthadone], pas rien. Je dis obligatoirement, il va être en manque. Pour moi, c’était… tu sais, c’était obligatoirement, c’était obligé. Je dis attends… je me mets à sa place, hein !»

En l’absence de déclaration de la mère sur ses consommations pendant la grossesse, l’apparition d’un syndrome de manque chez le nourrisson va constituer un marqueur important pour le personnel en charge de cette patiente. Certaines équipes vont immédiatement pratiquer des tests urinaires chez le nouveau-né, voire soumettre la mère à un entretien plus directif sur ses consommations.

Aux Etats-Unis, le syndrome de sevrage du nouveau-né constitue une preuve à charge contre la mère quant à sa consommation de substances au cours de la grossesse et peut déboucher sur une poursuite pénale.

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